Chapitre 3

«Je pars demain».

Ces mots ne cessaient de trotter dans mon esprit.

Cela faisait maintenant près de trois heures que j’étais allongée sur mon lit à baldaquin. Près de trois heures que je fixais inlassablement les fresques sur le plafond de ma chambre, tentant vainement de faire le vide, de vaincre cette guerre qui se déroulait dans ma tête. Cette guerre contre moi-même, cette bataille dénuée de sens, je ne la supportait plus, et pourtant elle était bien réelle. Elle était ici, elle était en moi, elle m’envahissait, elle me rongeait. J’aurais voulu pleurer, j’aurais voulu crier, mais pourtant, je restais là, impuissante et faible.

J’aurais tellement aimé évacuer ce que je ressentais, exprimer mes émotions, verser quelques larmes, trembler, m’énerver.

J’ignorais pourquoi, mais cela aurait été rassurant, je suis semblable à une coquille vide, creuse et morte de l’intérieur.

De toute manière, mon père m’a toujours dit que j’étais impassible, que je n’éprouvais jamais rien, et que ça faisait de moi une jeune fille indigne d’être aimée.

Malgré mon aspect insensible, j’avais toutefois la sensation que cette tornade que je ressentais au fond de mon être était loin de pouvoir être assimilé à «rien».

Il fallait que je fasse quelque chose. Je ne pouvais pas rester ici, à rien faire, tandis que mon temps avec Serge était compté, il fallait que je m’active. J’étais pourtant comme clouée sur ce lit. Tout dans ma tête se contredisait. Je ne devais surtout pas me laisser gagner par ce néant, ce gouffre.

Il me restait désormais une poignée d’heures seulement pour retrouver Serge. Après ça, ce serait à nouveau le trou noir, je ne saurais quoi faire, tout comme en cet instant précis. Tout recommencera. Ce serait cependant très différent. Trop différent. Il sera parti. Il me laissera ici, face à ce gouffre, seule.

Une fois que j’aurais réussi à faire face à ce néant, que j’aurais réussi à surmonter ma propre bataille, à la gagner, qui sera là pour me féliciter ?

Qui sait ? Peut-être ne remportera-t-il pas sa bataille, à lui. La vraie bataille. Celle qui arrachera sans doute de nombreuses personnes à leur vie.

Peut-être ne le reverrais-je jamais ? Peut-être allons vivre nos derniers instants ensemble; pour cela, je devais me lever. Avant même d’avoir eu le temps de prendre conscience de mon action, j’étais déjà en train de dévaler l’escalier principal et me lançai éperdument à sa recherche, tout comme je l’avais fait la veille.

Cela me paraissait maintenant si lointain. Je fis de mon mieux pour ne pas éveiller l’attention de mon père qui m’aurait probablement ordonné de remonter dans ma chambre s’il m’avait vue. J’ouvris la porte en bois avec une discrétion exemplaire et parvenais à sortir de notre demeure.

*

Je fis maintes fois le tour de notre immense propriété, en espérant trouver mon cher Serge. Encore faudrait-il qu’il ne soit pas déjà parti… Combien de temps était passé depuis qu’il m’avait fait cette annonce bouleversante? Depuis combien de temps me morfondais-je, seule ? Combien de temps ai-je perdu ? Je me déteste pour avoir perdu tout ce temps ! Je ne me souviens même plus si une ou plusieurs nuits ont passé.

Je commençais à désespérer. Cette chasse au trésor me paraissait perdue d’avance. Je cherchais sans trouver. J’espérais en vain. A chaque fois qu’un léger espoir m’effleurait, je me trouvais écrasée par une lourde déception.

Cette situation me rappelait curieusement la fois où j’avais perdu ma paire de boucles d’oreilles préférée; certes, cette comparaison était vraiment peu appropriée, mais je sentais qu’il y avait une mince possibilité pour que cela m’aide. Je réfléchis à ce que j’avais fait cette fois-là. Ce jour-là, lorsque Prunelle, ma femme de chambre m’avait trouvée, assise par terre, en pleurs, elle m’avait été d’une grande aide. J’essayai alors de me souvenir de ce qu’elle m’avait conseillé. Mais que m’avait-elle dit ? Je mis un moment à me rappeler du conseil qui m’avait donné espoir. Elle m’avait dit d’aller voir au dernier endroit où je l’ai vue. Cela m’avait porté secours ce jour-là, pourquoi pas aujourd’hui?

Le portail d’entrée. J’avais vu Serge pour la dernière fois devant le portail d’entrée.

Une bouffée d’espoir parcourut mon corps, je me mis même à trotter tant mon impatience était importante. Je ne fus pas déçue. Il était bien là mais pourtant, quelque chose n’allait pas : il portait l’uniforme militaire. Cette constatation me fit frissonner. C’est comme s’il était déjà parti. Serge parlait avec un autre homme, ils semblaient tous deux avoir le même âge. Je m’avançai vers lui d’un pas rapide, en hurlant son nom avec une voix désespérée qui ne me ressemblait pas. Il se retourna soudainement. Son regard croisa le mien un instant, et pendant cette fraction de seconde, mon univers s’éclaircit tel un rayon de soleil traversant un nuage. C’est comme si ce simple échange pouvait faire en sorte que tout aille mieux.

Il dit quelque chose que je ne compris pas à son interlocuteur, puis il se dirigea vers moi.

J’ignore pourquoi, mais je ressentis un semblant de panique. Je n’avais pas prévu cet instant, je n’avais rien anticipé. Que devais-je lui dire? Je me suis précipitée sans avoir envisagé quoi que ce soit. Il dut s’apercevoir de mon angoisse, parce qu’il me fit un bref sourire. Ce léger détail réussit à me décontracter un peu plus. Lorsqu’il arriva à moi, il me fit un signe de tête avant de parler.

 »Vous me suivez ? »

Le son de sa voix me bouleversa, pour une raison que je ne saurais expliquer. Il sortit de la propriété et se dirigea dans les bois. Je le suivis sans réfléchir. Mais où m’emmenait-il ?

Lorsque je regardais derrière moi, je m’aperçus que l’homme qui l’accompagnait n’était plus là. Je suppose que Serge lui avait dit de partir. Il voulait qu’on soit seuls.

Je n’avais aucune idée de ce qui allait se passer à présent.

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Posté le

mars 20, 2017

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