Chapitre 2

– SERGE ! Que diable vous est-il arrivé ? m’affolai-je en accourant vers lui. Du sang coulait le long de son front et il semblait avoir une ouverture moins grave sur la joue. Sa tête était entourée d’un morceau de tissu, que je devinais être un morceau de sa camisole qu’il avait déchirée afin d’arrêter le flot du sang. Son œil avait également prit une teinte violette.

– Rien de grave, j’ai connu pire, répondit-il sans grande conviction en évitant mon regard.

– Vous saignez abondamment et vous osez me dire que ce n’est pas grave.

Ce n’est que la vérité, n’y accordez plus d’importance, dit-il en s’éloignant.

Je rattrape sa main au passage afin de le forcer à me regarder bien que je reste surprise face à son comportement inhabituel :

– Je ne passerai pas par quatre chemins avec vous. Dîtes-moi où vous étiez et expliquez-moi la raison de votre blessure au visage, dis-je d’un ton sec et déterminé.

– J’étais au village. Où vouliez-vous que je sois ?

Cessez de me prendre pour une idiote.

– Voulez-vous réellement savoir ce qu’il s’est passé ? Très bien, je vais vous l’expliquer.

– Ça tombe bien, c’est ce que je vous demande.

– Je suis allé au village après avoir entendu les nombreuses rumeurs qui circulaient à propos d’une guerre.

Alors c’est bien vrai, pensai-je tristement, la guerre est déclarée. Puis, je repris mes esprits et continuai d’écouter son récit.

– Il y avait une foule monstre sur la place du marché, alors je me suis approché afin de voir ce qui pouvait bien attirer tant de monde. Roger, mon ami, m’a entraîné à travers la foule, une fois que je fus assez près, je la vis. L’affiche.

– Quelle affiche ? l’interrompis-je, confuse.

– L’affiche de mobilisation générale enfin ! répondit-il d’un air agacé comme si c’était une évidence. Celle qui annonce à tous les hommes qu’ils doivent partir sur le front. Tout le monde s’agitait, les femmes pleuraient dans les bras rassurants de leur époux, d’autres étaient fous de joie de partir, la fleur au fusil. Ce n’était pas mon cas. Pour me changer les idées, je suis allé au bar en laissant Roger à son allégresse .J‘ai décidé de prendre un petit remontant afin de réfléchir à ce qui est en train de se passer. C’est alors qu’un homme barbu à chapeau est venu s’installer à côté de moi, il a commencé à me faire la conversation. Après quelques minutes, il en est venu à me demander si je comptais partir au front. Ma réponse me paraissait anodine, voire évidente. Pourquoi irais-je combattre pour une cause assez bénigne alors que j’ai la chance d’habiter un logis plus que convenable?

Sur ce point-là, je le soutenais. Cela faisait bientôt neuf ans qu’il loge ici avec nous, et qu’il possédait sa propre chambre et salle de bains en échange de ses simples services de jardinage. Il me parlait souvent de la chance qu’il avait, mais je ne comprenais cependant pas ce que cela avait d’important jusqu’ici.

-Mais enfin Serge! D’où vient donc cette blessure? demandai-je impatiemment. Son récit me rendant de plus en plus nerveuse.

-J’y viens J’y viens, patience, répliqua t-il. En me voyant si nerveuse, il me prit tendrement la main. Je ne pus retenir un léger sourire. C’était son premier geste affectueux depuis qu’il était revenu. Il poursuivit néanmoins sur un ton plus ardent ;

Voilà une opinion que j’aurais mieux fait de garder pour ma personne a priori. L’homme a effectivement jugé bon d’informer tout le café de mon avis, et cela de la manière la moins discrète et la moins délicate que l’on puisse imaginer.

Je devinai qu’il omettait volontairement certains détails dans le but de calmer mon irritation. Il s’apercevait sans doute que je m’agitais de plus en plus. Je ne souhaitais pas que mon angoisse soit aussi visible. Je tentai de remédier à cela en prenant un air plus serein et confiant. Serge attendit mon hochement de tête pour poursuivre:

– La clientèle s’est alors révoltée envers moi-même. J’ai tenté de me rattraper, mais hélas, en vain. On a alors commencé à me battre. Je me suis pas mal défendu, mais j’en demeure néanmoins blessé, bien que j’admette que ma blessure soit bénigne .

Oh Serge! Explosai-je en refermant son visage amoché entre mes mains, en prenant soin d’éviter la blessure. Il prit alors mes mains, et les couvrit de baisers. Vous avez bien fait de défendre vos propos, mon ami.

Ces gens ont cru que j’étais du côté de ces fichus boches, nom d’une pipe! s’énerva-t-il en fronçant les sourcils en faisant de larges mouvements des bras.

Je tentai par tous les moyens de le calmer, en posant affectueusement ma main sur son épaule.

N’y pensez plus mon cher Serge, vous valez bien mieux qu’eux. Votre colère ne changera rien à vos péripéties.

– Détrompez-vous, rétorqua-t-il en avançant d’un pas me faisant vaguement vaciller en arrière par réflexe, mon honneur est primordial, croyez-moi ma chère, et je compte bien prouver ma loyauté envers notre patrie.

Que dîtes-vous ? Comment comptez-vous vous y prendre ? demande-je, un brin septique.

Sa réponse sortit de sa bouche comme une balle sortirait de son mousquet mais elle fut néanmoins plus brutale :

– Je pars demain. »

Ma première réaction fut de rire sans gêne, tout en ignorant pourquoi. Je riais sans pouvoir m’arrêter, sans prêter attention à mon interlocuteur qui se tenait devant moi, avec la mine la plus sérieuse que l’on puisse imaginer. Toutefois, mon rire se figea lorsque je croisai son regard. Bien que les yeux ne puissent rien dire, les siens me paraissaient des plus révélateurs. Serge était sérieux. Il comptait réellement partir sur le front, il comptait réellement me quitter.

Compétences

Posté le

février 27, 2017

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