Chapitre 1

Ce soir, le repas fut servi plus tôt que prévu. Habituellement, cela ne me pose pas problème. Au contraire, mon estomac crie souvent famine à cette heure-ci. En revanche, ce soir-là, je ressens comme une atmosphère pesante qui règne autour de la table. Après une minute d’hésitation, j’ai l’audace de demander :

« Est-ce que tout va bien ? »

Tous les yeux sont rivés sur moi, j’entends ma mère soupirer et mon père émettre un léger grognement qui témoignait de son agacement. Je n’aurais donc pas de réponse. J’y suis habituée. Depuis dix-sept ans que je suis confinée, ici, avec cette famille ignorante et peu ouverte d’esprit. Je me suis toujours doutée que je n’ai jamais été désirée et que ma place n’était pas parmi ceux qui me méprisent. Mis à part en m’offrant une éducation « correcte » digne d’une jeune fille respectable, mes parents ne m’ont jamais montré aucun signe affectif. Je les hais.

Je fus surprise quand, soudain, mon oncle prit la parole :

« C’est la guerre Emmanuelle » dit-il le regard vide.

Je lâche ma cuillère, sans vraiment avoir compris le sens de ses mots.

« C’est la guerre ? » répète-je bêtement sans trop réfléchir, surprise d’avoir obtenu une réponse.

Je regrette aussitôt ma question sans intérêt. À nouveau, tous les yeux sont rivés sur moi pendant quelques secondes avant que le repas ne reprenne son cours. Je suppose donc que cette conversation a pris fin. Je pousse alors, malgré moi, un léger soupir. Plus un mot ne fut échangé.

Dès que la gouvernante m’ôte mon assiette, je quitte la pièce sans me soucier de la voix de mon père qui me rappelle à l’ordre. Une fois arrivée en bas des marches de l’escalier de marbre, je m’assieds tout en posant ma tête entre mes mains gantées. Ces trois mots ne cessaient de trotter dans mon esprit tourmenté. Certes, je savais que le climat était plus ou moins tendu ces derniers temps entre l’Allemagne et la France mais de là à imaginer la possibilité imminente d’une guerre, cela n’avait pas occupé une seule seconde mes pensées.

J’essaie de me calmer intérieurement tant bien que mal car après tout, qu’il y ait une guerre ou non, cela ne me concernera pas, je resterai isolée dans ce manoir. Je tente de penser à des choses agréables comme l’odeur de la tarte aux pommes tiède, le soleil traversant les vitres de ma chambre éclairant ainsi les sombres pages de mes livres, ou encore mes escapades secrètes à cheval avec Serge… SERGE ! Mon esprit était tellement bouleversé par cette nouvelle déconcertante que je n’avais même pas pensé à lui! Cette pensée me pousse à me lever d’un bond et à me diriger vers la porte à battant avant de l’ouvrir violemment. Je sens le soleil me brûler instantanément la peau, je ne suis pas habituée à sortir et encore moins par un si beau jour d’ août. Après avoir descendu les trois petites marches qui mènent à la cour, je me dirige vers les jardins aquatiques à la recherche de mon ami. J’aborde les allées fleuries sans faire attention à mes souliers vernis qui s’enfoncent peu à peu dans la terre. Mais où est-il ?

Après avoir fait le tour de ma propriété six fois, je m’adresse à Monsieur Blum, notre palefrenier :

– Excusez-moi de vous déranger en plein travail Monsieur, dis-je d’une voix timide, mais auriez-vous vu Serge ?

– Serge ? me questionne-t-il.

– Oui Serge ! renchéris-je avec une lueur d’espoir dans ma voix.

– Le jeune jardinier ? Il est parti au village, il y a de ça une heure, Madame.

– Merci beaucoup Monsieur.

– Au plaisir Madame, répond-il poliment tandis que je m’éloigne à grands pas.

Une fois un peu plus loin, je m’arrête pour réfléchir un instant. Je compte donc attendre son retour, après tout, il n’y a pas de quoi s’inquiéter, il est juste au village. Et justement, lorsque je m’apprête à faire demi-tour, je l’aperçois, le visage en sang.

croquis

Compétences

Posté le

janvier 16, 2017

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